Sommaire AccueilBiographie du P. Onésime Lacouture, sj LA TRAHISON
Comme à l’époque le père Lacouture ne publiait rien et qu’il se guidait lui-même que d’après de succincts points de repères, les retraitants, voulant à tout prix retenir son enseignement et l’étudier davantage ultérieurement, étaient obligés de prendre des notes et de résumer, selon leur degré de compréhension, les instructions du père Lacouture. (Extrait de la Thèse de M. Carl Strauch).
Des prêtres qui s’étaient vus dans l’impossibilité d’assister aux retraites du père voulaient, quant à eux, en savoir plus sur l’enseignement de ce fougueux jésuite. Dès lors commencèrent à circuler dans le clergé et au sein des différentes communautés religieuses une légion de cahiers rédigés "souvent sans aucune forme de précaution par des retraitants". En fait, nombre de ces écrits, à l’état de simples notes, ne fournissaient qu’une espèce d’approximation de la doctrine du père Lacouture. Imprécis, incomplets, et remplis parfois d’erreurs théologiques, ils provoquèrent, il va sans dire, un réel malaise dans le clergé et une douloureuse inquiétude. Or plusieurs prêtres, animés de la même intention, essayèrent par des voies différentes de corriger ces malencontreuses erreurs, d’éclairer les âmes de bonne volonté, de propager, au mieux de leur connaissance, l’authentique doctrine spirituelle du maître prédicateur. Croyant que le Saint-esprit fait surgir pour chaque siècle les apôtres qu’il lui faut, nombreux étaient ceux qui jugèrent que le père Lacouture était justifié de mettre en relief plusieurs aspects encore trop méconnus de la doctrine ascético-mystique traditionnelle, d’exposer certains abus et spécialement de dénoncer les tendances matérialistes et sensualistes de son temps en attirant ainsi fortement l’attention générale sur la nécessité d’un retour à un véritable esprit chrétien. Entre-temps, les critiques à l’égard de l’enseignement du P. Lacouture se faisaient de plus en plus téméraires et acerbes. Ces accusations provenaient principalement de deux sources: premièrement, de la part de certains membres influents de la Compagnie de Jésus; deuxièmement, de prêtres séculiers et réguliers qui, pour la forte majorité, n’avaient pas suivi la retraite du P. Lacouture. Mais pourquoi au juste l’année 1937 fut-elle, ni plus ni moins, le début de la fin des conférences sacerdotales du père Lacouture? Une lettre parvenue au père Papillon, en date du 25 juillet 1937, et signée par nul autre que le Cardinal Villeneuve, allait en fournir la probante explication. En effet, dans cette lettre, le Cardinal Villeneuve taxait le père Lacouture "d’exagérations et d’équivoques dans son enseignement", et suggérait poliment que celui-ci prenne une vacance de six mois pour se "reposer". Néanmoins, le Cardinal s’empressait de préciser qu’il se permettait cet avis "à cause de l’attachement que je porte au cher Père qui aura eu le mérite de retremper dans le surnaturel notre clergé". La réponse fort révélatrice du P. Papillon à son Éminence ne se fit pas attendre. Elle se lit comme suit: "Faut-il l’avouer, nous avons été aussi un peu gênés (sic!) par les louanges et hautes approbations qu’il recevait de tous côtés. Je ne saurais trop vous remercier de votre note si paternelle et si au point concernant les exagérations de tempérament et les équivoques de doctrine du P. Lacouture. Ces remarques m’apportent au bon moment un appui insigne dans les recommandations identiques que je me proposais de faire à ce cher Père. Je vous remercie de la sollicitude de ne pas méconnaître le grand bien que cet apôtre aura fait à notre clergé et à nos religieux". Or, la même journée, le père Papillon s’empressait de faire part au père Lacouture de cette "plainte" du Cardinal à son endroit. Le père Lacouture répondit promptement à cette lettre: "Quelques jours avant de vous écrire, le Cardinal est venu à Manrèse. Je lui ai demandé s’il avait des remarques à faire sur ma retraite. Il m’a répondu qu’il n’en avait pas et qu’il était content du bien que ces retraites faisaient". Et le père Papillon d’entériner ces propos quelques semaines plus tard: "Depuis, son Éminence, m’a fait savoir, de lui-même, qu’il vous avait répondu n’avoir pas de remarques à vous faire personnellement, parce qu’il voulait les faire passer par la voie normale des supérieurs, comptant sur l’efficacité de la grâce de l’obéissance religieuse". Cette suite d’événements, d’allure apparemment anodins, allaient créer désormais non seulement un froid "polaire" entre le Cardinal Villeneuve et le père Lacouture, – lequel perçut comme louvoyant et dissimulé ce soudain volte-face de son Éminence à son sujet –, mais allaient s’avérer être la cause principale de l’exil et de la condamnation du célèbre prédicateur. L’apparent déséquilibre qui prévalut à l’époque des prédications du père Lacouture provenait surtout du fait que celui-ci n’avait prêché jusque-là que la première Série; qu’il commençait à peine à donner la deuxième et qu’il n’avait jamais donné la troisième. L’opposition que le père rencontra tint probablement à deux causes: tout d’abord, à l’insistance du père Lacouture sur la première Série, qu’il considérait à ce point fondamentale qu’il ne se hâtait guère à prêcher les deux autres, ce qui l’amenait à présenter une doctrine spirituelle quelque peu incomplète; enfin, à l’impossibilité physique dans laquelle se trouvait assurément le père Lacouture de prêcher les deux autres Séries, débordé qu’il était face aux requêtes pour la première. Par ailleurs, nous sommes en droit de nous interroger, ici, sur les "véritables" motifs pour lesquels la doctrine spirituelle du père a été combattue par certains prêtres et évêques. D’après l’opinion d’Anselme Longpré, la raison fondamentale aurait consisté principalement en ceci: "Elle a été combattue à cause du caractère pratico pratique de l’enseignement du père Lacouture. Tant qu’on dit aux hommes "Aimez Dieu! Aimez votre prochain!", tous sont d’accord. Mais si on leur dit que "aimer Dieu concrètement, existentiellement, implique l’accomplissement de telles et telles choses" et que, s’ils ne les accomplissent pas, ils se paient de mots, se bercent de vaines illusions et que leur prétendu amour de Dieu n’est que de l’amateurisme dévot, alors ils seront portés à dire: "Ce discours est dur et inécoutable" (Jn VI, 60)". Par conséquent, tel un authentique disciple du Christ, à la manière d’un saint Paul, Onésime Lacouture ne se contentait nullement de prêcher l’amour de Dieu d’une manière spéculative; il souscrivait à toutes les exigences pratiques de cet amour préférentiel pour le Seigneur. Sans laisser de côté le moindre détail, le père Lacouture revenait incessamment sur la pratique concrète de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain jusqu’au "tout quitter et passer pour fou" de saint Jean de la Croix. De plus, le père Lacouture ne cessera de dénoncer le "paganisme" qui commençait de plus en plus à s’infiltrer à l’époque dans les mœurs, dans la vie sociale et politique, dans les écoles et les universités. Il criait aux prêtres, aux frères, aux religieuses: "Vous êtes baptisés et vous pensez, vous agissez, vous vivez comme des païens, cherchant par tous les moyens possibles à jouir des biens créés et de tous les avantages de ce monde, et essayant de vous arrêter à la limite extrême du péché mortel". Comme le rapporte avec justesse l’abbé Longpré, le père Lacouture s’adressait à un peuple de tradition catholique vieille de trois cents ans; un peuple alors organisé en véritable chrétienté; un peuple certain de son "alliance" avec Dieu, fier de sa glorieuse épopée mystique, de ses nobles institutions couvrant littéralement toute la province et rayonnant dans tous les domaines: économique, social et culturel. Bref, le père prêchait à un clergé et à un peuple dont la foi catholique avait pénétré, depuis ses origines, sa sensibilité et jusqu’à son inconscient. Chaque fois qu’on voit un prêtre (ou un laïc) occuper pleinement la place pour laquelle il est préparé par Dieu, il faut nécessairement y voir une intervention spéciale de l’Esprit Saint. Or le volubile P. Lacouture dénonça sans ménagement ni restriction l’embourgeoisement du clergé, "la médiocrité de certains chefs religieux, de nombreux supérieurs et supérieures de communautés élus par une "clique" et les manœuvres de l’intelligentsia cléricale et religieuse qui, depuis fort longtemps, s’acharne à écarter les fortes personnalités, les indomptables, les irréductibles et à s’entourer d’un troupeau de moutons bêlant tous ensemble, au même moment et au même diapason". Le 4 mai 1939, le père Lacouture reçut l’ordre formel de la part du père provincial Papillon de mettre fin à ses prédications tant au Canada qu’aux États-Unis. Cet ordre ne devait entrer en vigueur qu’en janvier 1940, se lisait comme suit: "Le bon Dieu va demander de vous le suprême holocauste… Voici que je viens de recevoir une lettre du T. R. P. G. qui demande votre éloignement de notre Province". À la fin décembre 1939, on assigna alors au P. Lacouture un poste à la Maison des jésuites, à Santa Barbara, en Californie, sans lui supprimer néanmoins le droit d’y exercer son ministère. Or on est en droit de se poser ici cette question: Comment le père général Ledochowski a-t-il pu en venir à voir comme impératif et nécessaire l’éloignement du père Lacouture du Canada? Sur quelle évidence ou instance s’est-il appuyé pour précipiter le départ du père. A-t-on exercé des pressions sur lui? Quoique cet ordre origina du Général des jésuites, il apparaît plus que vraisemblable, de l’avis de l’abbé Anselme Longpré, que le Cardinal Villeneuve influença beaucoup sa décision. Mais est-ce vraiment le cas puisque le Cardinal lui-même le nia expressément en ces termes dans une réponse qu’il faisait au père Belford qui le tenait en bonne partie responsable du départ du père Lacouture: "Je ne vois pas sur quoi le Père (Lacouture) peut fonder ces plaintes au sujet que la part que votre Éminence aurait prise dans les décisions qui le concernent". Mais n’est-ce pas une chose à tout le moins déconcertante que de voir le Cardinal écarter, ici, toute part de responsabilité dans l’exil du prédicateur, alors qu’ailleurs il affirme la possibilité que le Général des jésuites se soit appuyé sur son jugement: "Et je l’ai protégé (le P. Lacouture) de certaines mesures auxquelles était porté le Général… Il est possible que ses Supérieurs se soient appuyés sur mon jugement (sic!). Ils ont pu le faire dans la mesure que j’ai dite (sic!), pas plus". De plus, dans le document que le père Hauser faisait parvenir au P. Lacouture, à savoir l’extrait de la lettre du père Adélard Dugré, assistant général, à son frère Alexandre Dugré, nous y lisons cette preuve tout à fait péremptoire: Bientôt le Cardinal Villeneuve arrivait à Rome et nous demandait (sic!) d’éloigner le Père Lacouture dont il trouvait la théologie trop confuse. Surtout il redoutait des divisions parmi les prêtres, les uns étant pour, les autres, contre"...