SommaireBiographie du P. Onésime Lacouture, sj LE CALVAIRE
A u dire de l’abbé Anselme Longpré, le départ du père Lacouture pour la Californie n’avait nullement produit les résultats escomptés, et certains ecclésiastiques le soupçonnaient de "mutinerie", c’est-à-dire de soutenir à distance son mouvement pour lequel d’ailleurs un bon nombre de prêtres se dépensaient avec un zèle renouvelé. C’est alors qu’on porta à son égard des sanctions draconiennes. (Extrait de la Thèse de M. Carl Strauch).
Accueil Suite En effet, en date du 17 avril 1941, le père Seeliger, s. j., supérieur de la province de Californie, recevait l’ordre du père assistant-général Zacheus Maher, d’enlever toute juridiction au père Lacouture pour une période d’un an. Dans une lettre qu’il faisait parvenir au père McGuillan, s. j. , supérieur immédiat du père Lacouture à Santa Barbara, le père Seeliger écrivait: "There is bad news for Father Lacouture. I am ordered to forbid him all preaching and hearing confessions, and he must not be sub-minister". Qui plus est, la raison première de ces sanctions portées à l’endroit du père Lacouture ne fut point, comme était porté à le croire l’abbé Longpré, parce que celui-ci était soupçonné de soutenir à distance son mouvement, mais toujours en regard de motifs doctrinaux. Par ailleurs, en apprenant que le père Lacouture alléguait avoir été condamné à partir d’écrits qui n’étaient pas les siens, le père Maher répliquait dans une lettre qu’il adressait au père Papillon: "Your Reverence states that Father Lacouture complains that he has been condemned not on his writings but in the writings of others this is not so. I sent Fr. L’s Retreat Notes to Fr. General by personal messenger, and it was after the examination of the notes that His Paternity wrote his letter of Oct 13, 1941, in which he states: "I have had the Retreat Notes of Fr. Lacouture examined here by a superrevisor who entirely confirms the judgment given by Fr. N. (the theologian whom I had asked to examine the notes in the States ". Puis arriva le dénouement de "l’affaire Lacouture" à la suite de la publication d’un article intitulé Grâce et nature, de l’abbé Fournier, sulpicien, professeur au Grand Séminaire de Montréal, dans la revue Le Séminaire, numéro VI, le 2 août 1941. Ce professeur, répondant à une demande expresse du Délégué apostolique Antoniutti, voulait mettre les chrétiens et les prêtres en garde contre le "manichéisme", le "catharisme", "l’albigisme", en train de s’implanter au Canada; il tenait tout autant à réfuter les idées exprimées aux retraites sacerdotales prêchées au Québec depuis quelques années, en attaquant la thèse fondamentale de l’édifice spirituel prêchée par le père Lacouture, soit les rapports entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. Or la réponse à cet article ne se fit point attendre et vint de Mgr Desranleau lui- même, alors archevêque de Sherbrooke. Dans une lettre datée du 30 août 1941 et adressée à l’abbé Lesieur, sulpicien, supérieur du Grand Séminaire de Montréal, l’archevêque réfutait en dix points les arguments théologiques de ce professeur dont l’article, selon ses propres mots, était "une impertinence, une faute." Enfin, le père Lacouture, mis au courant de la publication de l’article de l’abbé R. Fournier, ajoutait dans une lettre qu’il adressait à l’abbé Anselme Longpré: "Il attaque tout notre mouvement et comme il atteint beaucoup de prêtres et de laïques influents, il me semble qu’il ne faudrait pas le laisser sans une mise au point, dans Le Séminaire si c’est possible, ou dans un feuillet spécial qui pourrait être envoyé aux prêtres ou à des revues qui voudraient le publier. Si c’est possible, je serais bien content et je crois que ce serait pour la plus grande gloire de Dieu, si vous pouviez mettre ce "docteur" en Israël à sa place". Cependant, la réfutation claire, concise et directe de MgrDesranleau ne put combattre l’influence néfaste de l’article paru dans la revue du Grand Séminaire de Montréal, parce qu’elle n’était qu’une lettre personnelle adressée au supérieur du Grand Séminaire. Dans un article du Bulletin de Saint-Benoît datant de septembre 1941, le vénéré Dom Léonce Crenier, prieur du Monastère de Saint- Benoît-du-Lac, saisissant parfaitement la gravité de l’heure, fit ce dramatique et remarquable commentaire: "Peu soupçonnent l’importance de la lutte engagée. Peu comprennent qu’il s’agit de l’existence même du catholicisme dans la province de Québec ou de sa disparition d’ici un tout petit nombre d’années". Ayant reçu une condamnation totale de sa doctrine par un censeur de la Compagnie de Jésus, au mois d’août 1943, le père demandait que sa doctrine soit de nouveau jugée par les plus hautes autorités de la Compagnie de Jésus, mais tout en prenant soin de préciser ce qui suit: "Je demande humblement à votre Révérence de vouloir bien les faire examiner par un homme intérieur qui est tout aux choses de Dieu et qui n’a pas d’attaches ni au tabac ni à autre chose. S. Jean de la Croix dit que ceux qui ont des attaches n’ont pas l’intelligence des choses de Dieu". Or la réponse des autorités de la Compagnie de Jésus devait cette fois-ci se faire beaucoup moins sévère, en maintenant toutefois un caractère évasif, et emprunté. Par la suite, le père Lacouture sachant très bien que le fond du dilemme avec les autorités de la Compagnie de Jésus reposait principalement sur sa façon de présenter et d’interpréter les Exercices de S. Ignace, il entreprit de tirer au clair avec le Général de la Compagnie l’interprétation que l’on doit donner à l’expression "affection désordonnée" dans le titre des Exercices. Le P. Lacouture était de plus en plus conscient que la condamnation de sa doctrine reposait sur un point spécifique qui en était, de toute évidence, le fondement même. Bref, les attaques qu’il subissait de la part de ses confrères jésuites polarisaient sur cette affirmation fondamentale, cette idée-force du P. Lacouture: S. Ignace, par son expression "Affection désordonnée" rejette et écarte tout motif naturel même bon en soi! Ainsi après avoir demandé pour la première fois au père Général de répondre d’une manière directe et catégorique à la question: Est-ce que, oui ou non, S. Ignace, lorsqu’il parle d’affection désordonnée, condamne les motifs naturels même bons en soi?; il reçut de lui cette réponse: "Je voudrais que pour éclairer votre esprit au sujet des motifs naturellement bons, vous relisiez dans les Constitutions ce que S. Ignace dit des moyens naturellement bons: "Qui (ordo summae Providentiae) ad gloriam suam tam dona naturalia quae ipse ut Creator, quam supernaturalia quae ut gratiae Auctor donat, vult referri (Const. X, 3)" . Le père Lacouture tourna alors de nouveau son regard suppliant et pathétique vers le père Général Janssens dans l’optique non seulement de dissiper les "inquiétudes" de celui-ci, – lesquelles de toute façon avaient remplacé les anciennes accusations relatives à sa doctrine jugée "hétérodoxe" –, mais de lui mendier une fois de plus la réponse à cette question si cruciale des motifs naturels dans les Exercices de S. Ignace. Finalement, après une si longue et infructueuse attente, suite à de répétitifs échanges épistolaires, une réponse devait lui parvenir du Généralat de la Compagnie de Jésus. Une réponse qui ne peut que laisser quiconque songeur et perplexe: "Le T. R. P. Général a bien reçu votre lettre "soli" du 5 décembre comme aussi celle du 1er septembre dernier. Il ne voit pas lieu à ajouter à ses réponses précédentes". Mais pour quelle raison, au juste, le père Général a-t-il préféré s’abstenir de répondre à une requête aussi claire, aussi franche et aussi importante de la part du père Lacouture? Suite...