Accueil Suite SommaireLe Québec Catholique (La folie de la Croix)
Le Québec catholique souffre depuis les années soixante une agonie spirituelle indicible. La faillite morale des classes dirigeantes issues de la Révolution tranquille fait désormais de notre société politique une machine à désespérer les hommes. À sa vocation et à sa mission historique, nous le constatons avec une vive douleur, le peuple québécois, dans son ensemble, n’est point resté fidèle. En fait, comment ne pas rappeler avec émotion, ici, ce mémorable pour ne pas dire prophétique avertissement lancé par le chanoine Lionel Groulx au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale: "Nous serons catholiques ou nous ne serons rien. Nous pouvons, hélas, tourner notre dos à la vieille foi, ouvrir nos portes et nos poitrines à toutes sortes de poisons, à tous ces courants malsains qui démolissent présentement notre pauvre humanité; nous pouvons donner le scandale d’un Peuple chéri par l’église qui, pour de l’or et du plaisir, aura renié sa mission et son Dieu, alors, soyez assurés, il sera telle une épave dans les tourbillons de la barbarie technique où nous ne serons que les débris pourris que les gens de la côte ne se donneront même pas la peine de recueillir. Ou nous choisirons au regard de l’Église, le parti de la fidélité. Et alors, petit Peuple que nous sommes, nous atteindrons une unique et splendide destinée". Le désarroi spirituel qui s’abat de nos jours sur notre société et contre lequel nos dirigeants sont indifférents parce qu’il favorise trop bien leurs sordides et honteux intérêts, plonge le peuple québécois dans le plus inquiétant des provisoires, et lui confère cette sorte d’instinct naturel qui le met en garde contre un destin qui semble vouloir le précipiter dans l’abîme. La danse des plus folles et des plus farfelues idéologies a eu pour effet de rendre le Vulgum Pecus quasi imperméable au message évangélique. Or cet effondrement spirituel et religieux du Québec n’a point été le fruit soudain d’une quelconque "génération spontanée", mais bien la conséquence inévitable, entre autres choses, de l’abandon par la hiérarchie de l’Église catholique au Québec d’un mouvement spirituel amorcé il y a plus de soixante ans par le père Onésime Lacouture, s.j. (1881-1951). Et cela malgré le fait incontournable, qu’à l’époque, la vaste majorité des prêtres du Québec et des prédicateurs tant du clergé séculier que régulier adhérèrent à cette extraordinaire et épique odyssée religieuse. Tous pourront alors constater que, pour ce disciple de saint Ignace, une seule attitude s’imposa devant le paganisme du monde moderne: prêcher Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. Qu’entend-on, au juste, par l’expression la "folie de la Croix"? Dieu, on le sait, s’appelle la Sagesse. Elle se trouve en lui (JobXII, 13), bien plus, elle réside en lui comme en sa source (Bar IIIi, 12), à l’exclusion de toute autre (Rm XVI, 27), dans toute sa plénitude, sans la moindre limite (Ps CXLVIi, 5). L’harmonie de l’univers, la trame de l’histoire, l’épopée du peuple élu, les oracles inspirés, portent les signes merveilleux de la sagesse divine. L’argument déterminant, toutefois, apparaît dans la conduite de Dieu: le mépris des moyens suggérés par la sagesse humaine se manifeste tout au long de l’odyssée religieuse du peuple d’Israël. Par conséquent, le premier volet du second chapitre, portant sur la théologie biblique du père Lacouture, attirera l’attention sur quelques assises scripturaires du thème de la "folie de la croix" dans l’Ancien Testament. Au fait, dès les premières pages de la Bible, il se rencontre dans la vie d’Abraham qui subit la plus dure des épreuves, en recevant l’ordre d’immoler son fils unique. Job est réduit à la plus extrême misère, méprisé de ses amis, insulté par sa propre femme, dépouillé de tout avoir, privé de ses enfants. Puis surtout à l’époque des Juges, l’exploit de Gédéon met en évidence ce mépris de la sagesse humaine (Juges VII, 8). Au début de la royauté, la défaite inattendue de Goliath aux mains du jeune David (I Rois XVII). Quant aux différents prophètes, leur message était immanquablement accueilli par la dérision et le mépris du peuple; la folie fut une accusation courante à l’endroit de ceux qui osèrent proclamer la dérangeante vérité. Mais un homme peut-il aimer ce qu’il ne connaît pas? Peut-il aimer ardemment ce qu’il ne connaît qu’imparfaitement? Pourquoi aime-t-on si peu la Sagesse éternelle et incarnée, l’adorable Jésus, sinon parce que peu étudient comme il se doit la science suréminente du Maître et Seigneur, qui est cependant la plus noble, la plus douce, la plus utile et la plus nécessaire de toutes les sciences et connaissances du ciel et de la terre. Or voici ce que le père Lacouture invitera le chrétien à croire le plus grand secret du Roi, le plus grand mystère de la Sagesse éternelle, la "folie de la Croix" dans les Évangiles. Comme les pensées et les voies de cette Sagesse éternelle apparaîtront éloignées et différentes de celles des hommes, même les plus sages! Ce grand Dieu, en effet, entend racheter le monde, chasser et enchaîner les puissances de l’enfer, ouvrir le ciel aux justes, et rendre au Père éternel une gloire infinie. Voilà un dessein sublime, un ouvrage difficile et de grande entreprise. Mais quel sera le moyen que choisira cette Sagesse qui pénètre de sa connaissance l’univers entier et dispose tout doucement et le fait fortement. Avec son bras tout-puissant, d’un seul tour de main, Elle peut détruire tout ce qui lui est contraire et faire tout ce qu’elle veut. Que disons-nous? Elle n’a qu’à vouloir pour tout faire. Chose étonnante! La Sagesse incarnée voit, parmi les Juifs, un sujet de scandale et d’horreur et, parmi les païens, un objet de folie; c’est alors qu’elle aperçoit un morceau de bois vil et méprisable, dont on fait la confusion et le supplice des plus scélérats et des plus malheureux, appelé un gibet, une potence ou une croix. C’est sur cette croix qu’elle jette son regard; Elle y trouve ses complaisances; elle la chérit au-delà de tout ce qui se rencontre en ce monde pour être l’instrument de ses éclatantes conquêtes et l’ornement de sa divine majesté; les richesses et les plaisirs de son empire, l’âme et l’épouse de son coeur: "O attitudo sapientiæ (et scientiæ) Dei: Ô profondeur de la sagesse et de la science de Dieu! Que son choix est surprenant et que ses desseins et jugements sont sublimes et incompréhensibles! Que son amour pour cette croix est ineffable. Quant à Jésus, toute sa vie fut croix et martyre. Aussi bien, ceux qui le serrent de plus près s’harmonisent sur le ton du sacrifice. Pendant toute son existence terrestre, le Christ a cherché cette croix avec empressement. Lorsqu’Il courait, tel un cerf altéré, de bourgade en bourgade et de ville en ville; lorsqu’Il marchait, à pas de géant, vers le lieu dit du crâne; lorsqu’Il parlait à ses Apôtres et ses disciples de ses souffrances et de sa mort; lorsqu’Il s’écriait: "Desiderio desideravi" (Lc 22,15), "J’ai désiré mais d’un désir infini"; toutes ses courses, tous ses empressements, toutes ses recherches, tous ses désirs convergeaient vers la croix, et Jésus regardait comme le comble de sa gloire et de sa plus haute fortune de mourir en ses embrassements comme dans son lit d’honneur et de triomphe. Bref, la grotte de Bethléem, le Calvaire, le tombeau de Jérusalem, la fondation de l’Église et tant d’autres faits constituent une preuve péremptoire de la valeur universelle de la "folie de la Croix" ou du mépris de Dieu, de la sagesse, des rudiments du monde.
Le père Lacouture fut, à n’en pas douter, l’un de ces fantastiques "hérauts" de l’Évangile qui, visant au pratique, s’en tint à l’essentiel et négligea les discussions d’écoles. La suite de sa pensée limpide est d’une logique impressionnante, et conduit à l’inévitable conclusion énergique et généreuse d’un homme qui, après avoir pris au mot le Seigneur et ses Apôtres, reçut de Dieu le rare et terrible charisme de vivre et de prêcher la "folie de la Croix".