Sommaire Suite "Peu soupçonnent l’importance de la lutte engagée. Peu comprennent qu’il s’agit de l’existence même du catholicisme dans la province de Québec ou de sa disparition d’ici un tout petit nombre d’années." Deux conceptions du Christianisme. Pour nous donner une idée du type d’accusations qui pleuvaient sur le père Lacouture quelques mois avant son exil forcé, nous avons relevé un certain nombre de textes qui, à notre humble avis, illustrent parfaitement les deux conceptions du christianisme qui s’affrontaient à cette époque.
COMPAGNIE DE JÉSUS CONTRE ST-IGNACE
Accueil(Texte inspiré de la thèse de M. Karl Strauch) Dans une lettre que le père provincial Papillon faisait parvenir au P. Lacouture et dans laquelle il le tançait vertement, nous retrouvons les recommandations suivantes: "Ne laissez plus entendre que le naturel est mauvais en soi. En ce qui concerne l’usage du tabac, appliquer sans plus le principe de S. Ignace: tantum quantum. Qu’on s’en prive par mortification et pour se garder des dangers de cet usage, à la bonne heure. Mais l’usage modéré du tabac, même comme honnête récréation, n’a rien en soi de coupable". Le père Papillon n’était évidemment pas le seul à partager cette opinion sur l’usage du tabac. Une affirmation du père Elphège Brouillet, s. j., est encore plus explicite: "Nous, chrétiens, nous gagnons le ciel… en accomplissant des actions indifférentes en soi, mais rectifiées vers Dieu par l’intention, v. g. en fumant A. M. D. G. ". À la veille de son éloignement de la Province du Québec, un autre membre haut placé de la Compagnie de Jésus, le père Adélard Dugré, assistant Général, y allait de cette remontrance: "Pour mieux juger sa doctrine, j’ai commencé à lire les "Oeuvres de S. Jean de la Croix". Il est facile d’y trouver des idées et des expressions familières du P. Lacouture. Mais le saint nous avertit et nous répète qu’il écrit pour les Carmélites de la Réforme et pour les carmes déchaux, pour ceux qui aspirent à l’union divine et qui tendent à la perfection. Le P. Lacouture, lui, impose cela à tout le monde". Finalement, la raison profonde de toute l’opposition faite à la doctrine du père Lacouture – spécialement par les membres de son ordre – allait être résumée, récapitulée, synthétisée en une seule remarque par le père provincial Émile Papillon. La voici: "C’est la base même de votre système, la question du motif, qui prête à toutes ces équivoques auxquelles vous cherchez vainement à échapper par vos laborieuses explications." On est en droit de se poser cette question: Comment le père général Ledochowski a-t-il pu en venir à voir comme impératif et nécessaire l’éloignement du père Lacouture du Canada? Sur quelle évidence ou instance s’est-il appuyé pour précipiter le départ du père. A-t-on exercé des pressions sur lui? À ces questions nous trouvons en partie réponse dans une lettre que le père Hauser, s. j., confrère et ami du père Lacouture, destinait à ce dernier en date du 6 juillet 1940. Voici tout d’abord l’introduction "personnelle" du père Hauser: "Mon bon père Lacouture, c’est après ma messe que je vous écris: je suis convaincu que, malgré la peine que je vais peut-être vous causer, vous devez savoir ce qui se passe et ce qui vous concerne, quand même des étrangers sont mis méchamment au courant. Le document ci-inclus ne vous apprendra rien de neuf, mais il a sa valeur. Le père Alexandre Dugré me l’avait fait lire l’autre jour à l’Immaculée, mais comme je partais ce jour-là même pour Mont-Laurier, je n’ai pas eu le temps de le copier. C’est de votre grand ami, le père Joachim Primeau, théologien éminent, que je le tiens". Une doctrine trop orthodoxe. Voici le document en question qui est un extrait d’une lettre que le père Assistant Général Dugré faisait parvenir à son frère Alexandre Dugré en date du 16 mars 1940: "Mais c’est la doctrine du Père qui a fini par attirer l’attention. Il y a deux ans (donc en 1938) un religieux envoya une trentaine de propositions à la Sacrée Congrégation des Religieux, en demandant si un supérieur pouvait laisser prêcher cela à la communauté. Le Cardinal préfet, bon ami du Père Général, lui demanda ce qu’il fallait penser de cela. Ce fut pour moi l’occasion de lire les notes rédigées par le père Lacouture quelques années plus tôt, et qui venaient de nous être soumises. Je fus renversé de trouver tant de phrases erronées, absolument inadmissibles, hérétiques ou presque. Le Père Général fit examiner le manuscrit par un théologien de l’Assistance d’Allemagne, qui indiqua les principales erreurs et les corrections à faire". La lettre du père Hauser au P. Lacouture laissa ce dernier sidéré: "Pourquoi ne m’ont-ils pas envoyé ces 30 propositions et fait une enquête pour voir si c’était vrai que je les enseignais? Staline n’agirait pas plus méchamment". "Quel sale coup on m’a fait là! Le P. Papillon m’avait demandé si j’avais écrit mes instructions parce qu’il voulait les lire pendant mon voyage en Palestine. Je lui ai répondu que je n’avais que des brouillons écrits pendant que j’apprenais à écrire au dactylographe, qu’ils étaient très mal faits, avec fautes de toutes sortes et que je ne m’en servais jamais. Donnez-moi les quand même, dit-il, cela me donnera une idée de votre prédication. Tout de même, je lui dis que c’était la doctrine générale que je donnais dans mes retraites. Puis une fois rendu à Rome pour la Congrégation, le P. Provincial en fait faire des copies et en soumet une à être censurée. Or le censeur n’a rien trouvé d’hérétique mais des termes imprécis. Le censeur de la Congrégation admet que la doctrine générale est bonne. C’est tout ce que j’avais assuré au R. P. Papillon. C’est déjà beaucoup, je trouve; et j’en remercie Dieu. Naturellement, on a censuré comme pour l’impression d’un traité de théologie, il y a bien des fautes qu’on ne tolère pas dans ce cas, je le comprends. Mais vous auriez dû vous rappeler que ce ne sont que des notes d’instruction données de vive voix et qu’on développe mieux en parlant. C’est cette copie que le P. Dugré a corrigée et qu’il a trouvée renversante. Toutes ces "erreurs" se résument à des points de vue différents. Il juge tout en philosophe et moi en théologien: lui "in se", moi, "in nobis". Il va sans dire qu’à partir de ce moment les hautes autorités de la Compagnie de Jésus se tinrent sur un piedd’alerte; dorénavant, la voie était pavée pour ceux qui voulaient coûte que coûte réduire au silence le père Lacouture. Quoique cet ordre origina du Général des jésuites, il apparaît plus que vraisemblable, de l’avis de l’abbé Anselme Longpré, que le Cardinal Villeneuve influença beaucoup sa décision. Mais est-ce vraiment le cas puisque le Cardinal lui-même le nia expressément en ces termes dans une réponse qu’il faisait au Père Belford qui le tenait en bonne partie responsable du départ du Père Lacouture: "Je ne vois pas sur quoi le Père (Lacouture) peut fonder ces plaintes au sujet que la part que votre Éminence aurait prise dans les décisions qui le concernent". Mais n’est-ce pas une chose à tout le moins déconcertante que de voir le Cardinal écarter, ici, toute part de responsabilité dans l’exil du prédicateur, alors qu’ailleurs il affirme la possibilité que le Général des jésuites se soit appuyé sur son jugement: "Et je l’ai protégé (le P. Lacouture) de certaines mesures auxquelles était porté le Général… Il est possible que ses Supérieurs se soient appuyés sur mon jugement (sic!). Ils ont pu le faire dans la mesure que j’ai dite (sic!), pas plus". De plus, dans le document que le père Hausser faisait parvenir au P. Lacouture, à savoir l’extrait de la lettre du père Adélard Dugré, assistant général, à son frère Alexandre Dugré, nous y lisons cette preuve tout à fait péremptoire: "Bientôt le Cardinal Villeneuve arrivait à Rome et nous demandait (sic!) d’éloigner le Père Lacouture dont il trouvait la théologie trop confuse. Surtout il redoutait des divisions parmi les prêtres, les uns étant pour, les autres, contre". Et enfin le Cardinal d’avouer lui-même dans une lettre qu’il adressa à l’intention du Général des Jésuites, le père Ledochowski: "J’avais simplement exposé, à l’occasion d’une de vos visites chez moi à Rome, le jugement de plusieurs évêques et le mien propre, portait à conclure que soit en raison chez lui de certaines outrances verbales, et d’une doctrine trop peu nette, soit en raison de son caractère impérieux, soit en raison aussi de certains de ses auditeurs portés à l’exagération ou à l’imprécision de pensée ; Et que d’ailleurs j’avais trouvé votre Paternité déjà bien renseignée, et disposée à éloigner le Père de notre région. Ce qui m’avait plutôt incité à conseiller une tolérance provisoire et une action progressive et accomplie en douceur".